MAJ 7/7/08 Bruno de Beauregard (fondateur Mayetic) condamné pour diffamation envers Manuel Aeschlimann
A l’origine, j’envisageais ce blog comme un outil d’aide à la réflexion, et non comme un moyen de communication. Poser sa pensée par écrit permet de l’approfondir. Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que j’avais en quelques sortes rédigé une ébauche théorique, qui s’est vite retrouvée confrontée à la réalité. Pour la postérité, appelons-la l’expérience Aeschlimann-Beauregard. Afin d’éviter toute accusation de favoritisme de la part de nos deux frères-ennemis, je précise que, dans l’ordre alphabétique, le A vient avant le B.
Transparence
Concernant la transparence, ma note “Loïc Le Meur l’agneau sacrificiel de la transparence” indiquait :
S’opposer à la transparence est vain. Non pas pour des raisons morales. Le culte de la transparence est d’importation. La société française fonctionnait à sa façon sur d’autres principes. Mais pour des raisons techniques.
Tout ce que nous faisons et disons laisse des traces, et de plus en plus. Toute tentative d’étouffement ou de falsification a de grandes chances d’être repérée. Un disque dur n’est jamais véritablement effacé, la partie visible d’un fichier n’est que la face émergée de l’iceberg, nous laissons nos empreintes partout sur le net, et notre mobile permet de nous suivre à la trace. Et ce n’est qu’un début.
L’expérience Aeschlimann-Beauregard a permis de le vérifier en pratique à deux reprises, d’abord dans Wikipédia, ensuite dans les commentaires bidons. Si la mairie avait réagi tout de suite dans le premier cas, en admettant les faits et en explicitant ses raisons - comme l’a fait le Congrès américain - elle aurait été crédible lors de son démenti dans le deuxième cas.
Généralement la transparence fait peur car elle signifie qu’on ne va plus pouvoir cacher nos conneries. Mais dans l’ensemble les blogueurs sont adultes et humains, et donc très tolérants concernant les erreurs. Ce qu’ils rejettent, c’est toute atteinte au triptyque éthique-authenticité-transparence.
L’exemple le plus édifiant à ce jour de la grosse connerie avouée et pardonnée au centuple concerne Lawrence Lessig. Il s’agit d’un professeur de droit de la prestigieuse université de Princeton, qui a publié quantité d’ouvrages qui font référence dans le domaine du droit de l’Internet. Il a également intenté un procès devant la Cour suprême des Etats-Unis contre Walt Disney. Il est par ailleurs à l’origine des licences Creative Commons, qui sont un peu une extension du mouvement du logiciel libre à toutes les formes de création numérique.
Et bien figurez-vous que ce brillant juriste, qui donne des leçons à la terre entière dans des présentations exceptionnelles (PowerPoint et même Steve Jobs c’est un peu les discours de Fidel Castro, en comparaison), cette sommité donc, a fait une connerie monumentale. Il ne s’est pas rendu compte que les licences Creative Commons étaient incompatibles entre elles, et qu’il s’ensuivrait un désastre s’il n’y était pas rapidement remédié.
Alors il aurait pu dire que c’était un étudiant de passage qui les avait rédigées, corrompu en douce par le méchant Bill Gates dans une stratégie machiavélique de plus. Au lieu de celà, il a pris son blog et a tout avoué (je résume) : “hum, désolé les gars, j’ai fait une grosse connerie avec mes licences. ah, et puis aussi une autre, je n’ai pas très bien tenu la comptabilité de la fondation, donc avec toutes mes conneries, j’ai besoin de $225.000 d’ici à la fin du mois”. Que croyez-vous qu’il advint ? Loin d’être lynché le brillant professeur de droit obtint plus de $225.000 avant la fin du mois, dont $25.000 de Microsoft au moment où il craignait de ne pas y arriver, plus un petit chèque anonyme d’un million de dollars.
Non ce n’est pas un conte de fée, c’est la réalité. C’est comme ça que fonctionne le net. Les internautes font naturellement confiance et preuve d’empathie, loin des analyses sur l’individualisme grandissant de nos sociétés. Contrairement à ce que dit Sarkozy ici, les blogs ce n’est pas du tout, mais alors pas du tout, comme les radios libres. C’est un média avec une voie de retour à priori bienveillante, mais qui se transforme en tsunami si vous avez un comportement qui ne respecte pas le tabou social suprême de la confiance.
Une nouvelle espèce : l’activiste responsable
Bien sûr vous pensez que malgré tout l’Etat central ou votre structure centralisée ont les moyens de prévaloir, de résister à un tsunami de blogueurs. Non, il va falloir composer, cesser de se considérer au dessus. Dans ma note “La prise de pouvoir de l’activiste“, j’écrivais :
La destruction des tours du World Trade Center le 11 septembre 2001 symbolise un tournant dans le rapport de forces entre l’activiste et les structures centralisées étatiques. Quelques individus, agissant de façon décentralisée avec la palette des technologies courantes, peuvent damer le pion à la nation la plus puissante. On trouve quantité d’autres exemples, moins tragiques, de cet affaissement des structures centralisées au profit de petits groupes décentralisés.
Un certain angélisme conduit à considérer cette décentralisation comme éminemment positive. Sans doute parce que comparer un mouvement globalement positif comme le logiciel libre et un mouvement terroriste organisé selon les mêmes principes apparaît à priori choquant. Or ce n’est pas en étant béat d’admiration que nous éviterons le pire, c’est en l’anticipant et donc en développant divers anticorps.
Si l’activiste ne mûrit pas, en délaissant sa posture protestataire au profit d’une approche constructive et raisonnée des problèmes, l’accroissement de son pouvoir aura des effets désastreux si rien ne peut lui résister. Le pouvoir donne des responsabilités. Chacun, des deux côtés de cette ligne imaginaire qui semble les diviser, devrait les assumer pleinement.
Si l’on étudie en détail mes notes depuis le début de l’expérience Aeschlimann-Beauregard, on voit que j’ai essayé de tendre vers cette nouvelle forme d’activisme, en même temps extrêmement déterminé, et en même temps extrêmement responsable. J’ai constamment défendu la présomption d’innocence du député. Je me suis opposé à tout ce qui pouvait mener au lynchage. Mais j’ai demandé des comptes et des explications et que l’affaire soit portée en justice, et j’ai tout fait pour l’obtenir, annonçant à l’avance, prévenant, expliquant. Et ce comportement n’est pas du tout unique.
Dans l’ensemble, à quelques exceptions marginales près, tous les blogueurs qui ont parlé de l’affaire se sont posés beaucoup de questions et n’ont rien pris pour argent comptant. Chacun était très conscient de ses limites. Nombreux sont ceux qui n’ont pas fait mystère de leur sentiment. Chaque sensibilité a d’une certaine façon été représentée. Mais il n’y a pas eu d’emballement, comme il y en a si souvent dans la presse. Une simple, calme et lente tâche d’huile se répandait à la mesure du silence de plus en plus insistant du député. Et la demande de court-circuiter la justice des anciens dirigeants de Mayetic ne semble pas avoir eu beaucoup de succès (ils contestent cette interprétation dans ce commentaire).
Depuis ma note, j’ai par ailleurs constaté par la pratique qu’un activiste qui acquiert un peu trop de pouvoir voit assez vite apparaître une série de contre-pouvoirs. C’est quelque chose qu’il est difficile de comprendre sans bloguer soi-même. Mais ça semble vraiment s’autoréguler.
A titre d’exemple, Christophe Grébert commence a avoir une série d’oposants qui ne sont pas tous fabriqués. C’est assez sain. Le problème, c’est que ça ne fonctionne pas bien dans son cas parce que des imbéciles ont cru malin de lui fabriquer de faux opposants. De la sorte, on décrédibilise les vrais et on l’amène à fermer les écoutilles. Au final il tape plus fort, il fait plus mal, soit les ingrédients parfaits pour booster son audience. Le site d’Alex, qui a laissé un commentaire ici, a l’air authentique. Il faudrait que je le lise en détails pour me faire une idée plus précise. Mais à priori il est nettement plus suspect que si on laissait Christophe raconter ses conneries (ou pas) en paix.
Du dirigeant au responsable activiste
Alors comment le dirigeant doit-il réagir dans ce nouveau monde, où chacun ne dispose que d’une voix mais bénéficie de bienveillance s’il se conforme au triptyque éthique-authenticité-transparence ? Voici ce que j’en pensais, dans ma note “Un dirigeant doit-il bloguer ?” :
Un homme de pouvoir avisé n’a probablement pas personnellement intérêt à bloguer au fil de la plume. On sort de l’ambiguïté à son détriment, selon la formule d’un cardinal.
Nous vivons toutefois une période où le crédit dont jouit un individu est inversement proportionnel à l’ampleur de ses responsabilités. La pureté de l’innocence va à ceux qui ne se salissent pas les mains, en refusant systématiquement toute forme d’engagement et de responsabilité. Aux autres le fardeau permanent du soupçon de culpabilité.
Lorsque l’on se borne à une posture contemplative, le pouvoir est vu comme nauséabond et corrupteur. On voit un fait particulier qui nous déplaît, sans le replacer dans son contexte. Ce n’est pas toujours faux, mais si l’on se donne la peine de s’impliquer et de s’informer, les turpitudes sont pratiquement toujours explicables sans rentrer dans une dialectique opposant les bons et les méchants.
Pour faire pièce au pouvoir grandissant de l’activiste, qui demande des comptes, le silence devient la pire des réponses. Il est temps de revenir à Montesquieu qui posait que pour faire de grandes choses, il ne faut pas être au dessus des hommes, il faut être avec eux.
Réflexion sur la stratégie électorale dans la blogosphère
Voici ce que je répondais à ~laurent, dans ce commentaire :
quant au député sur le plan de la stratégie électorale, etc., il me rappelle beaucoup Karl Rove par rapport à George Bush. c’est plutôt un compliment dans mon esprit. mais il est certain qu’envisager les électeurs comme des niches que l’on agglomère, ça ne doit pas attirer que des amis.
ce sont des questions intéressantes. le parti socialiste est de moins en moins présent sur le terrain. si tous les partis modérés font pareil, on cède en fait le terrain aux extrémistes de tout poil qui labourent bien, eux. des stratégies inspirées du monde de l’entreprise pour renouer le contact avec les électeurs semblent assez appropriées.
sur ce point la blogosphère est fascinante, car il y a une forte opposition qui est en train de se créer contre ces méthodes (y compris chez toi).
la politique française avait deux trains de retard. les techniques marketing des sarkoboys lui permettent d’en reprendre un. mais les blogs sont déjà en train de les ringardiser, sur le même mode que ce que l’on observe dans le domaine économique.
naturellement, tout est une question de timing, et un truc n’est pas ringard de façon binaire du jour au lendemain. mais peut-on utiliser les techniques mass médias et d’autres sur le net, j’en doute fortement. c’est un peu le dilemme de l’innovateur, tout ça. pour être crédible sur le net, il faut probablement choisir de faire l’impasse sur le gros du marché (la prochaine campagne présidentielle) pour pouvoir mieux le contrôler au coup d’après.
je sens que je vais me faire assassiner pour tenir des propos qui paraîtront à certains ultra-cyniques 
la question morale de mon point de vue ne doit pas porter sur les méthodes, mais sur les buts. attac utilise par exemple toutes les méthodes de ce qu’ils condamnent par ailleurs, mais le justifient par le fait que leur combat est juste. ‘ils sont les gentils’
Si vous-avez des références vers des documents ou des notes qui compléteraient utilement ces quelques réflexions, merci de les fournir en commentaire, je les ajouterai à la fin de cette note, qui est un work in progress.
Référence : L’État de droit et les blogueurs face la manipulation